Season of the Witch : le film féministe oublié de Romero
Redécouvrez Season of the Witch, le drame occulte méconnu de George A. Romero : mariage étouffant, sorcellerie et féminisme dans un film imparfait.

Season of the Witch : le film de Romero qui regarde ailleurs que les zombies
George A. Romero est associé aux morts-vivants. La Nuit des morts-vivants a largement redessiné le cinéma de zombies moderne, et The Crazies a prolongé le goût du réalisateur pour les récits où une société entière semble vaciller. Entre ces deux films, il a pourtant réalisé une œuvre plus rare, presque à contretemps : Season of the Witch, sorti d'abord sous le titre Hungry Wives.
Ici, pas de volonté de rejouer les codes de l'horreur qui ont fait connaître Romero. Le film suit Joan Mitchell, prise dans un mariage malheureux et dans un rôle domestique qui lui colle à la peau. Quand elle se tourne vers la sorcellerie, ce n'est pas pour « faire du fantastique » : c'est pour reprendre, autant que possible, le contrôle de sa vie. L'occultisme n'envahit pas tout ; ce qui compte, c'est l'étouffement.
Ce décalage dit beaucoup de son échec à sa sortie et explique pourquoi il continue d'intéresser aujourd'hui. Voyons ce que raconte Season of the Witch, ce qui a compliqué son parcours, et ce que ses limites révèlent de son intention.
Un film coincé entre deux attentes
De Night of the Living Dead à Hungry Wives
La filmographie de Romero ne se réduit pas aux zombies, mais c'est bien eux qui ont fini par faire écran à tout le reste. Après La Nuit des morts-vivants, il réalise The Crazies, puis s'intéresse à des sujets et à des formes moins directement rattachés à l'horreur. Season of the Witch fait partie de cette période plus discrète. À l'origine, le film s'intitule Hungry Wives - un titre qui annonce déjà le regard porté sur la vie domestique des femmes.
Le changement de titre a pesé. Hungry Wives a été présenté comme un film d'exploitation, avec une campagne promotionnelle tournée vers le cinéma érotique. Sur le papier, ça attirait. En pratique, le contenu colle assez peu : la nudité reste limitée, il n'y a qu'une scène de sexe, et une grande partie du film avance par les dialogues. Pour un public venu chercher quelque chose de plus racoleur, le décalage était presque impossible à rater.
Résultat : un échec commercial à la sortie en 1973. Il n'y a pas une seule cause, mais deux problèmes se superposent. D'abord, le distributeur a fortement raccourci le film. Ensuite, la publicité vendait une promesse que Romero n'offrait pas vraiment : on vous promet un spectacle sulfureux, et le film préfère observer une femme qui ne tient plus en place. Dès le départ, la réception était minée.
Un montage réduit, puis une redécouverte
La version originale, longue de 130 minutes, est aujourd'hui perdue. On a toutefois retrouvé et restauré des éléments : la version initialement sortie, d'environ 89 minutes, a pu être allongée jusqu'à environ 104 minutes. Quand on sait ça, on comprend mieux l'expérience du film à l'époque : ce que le public a vu était une version amputée d'une partie importante de son développement.
Et puis, après le succès de Dawn of the Dead, l'intérêt pour Romero a repris de la vigueur. Le film a alors été ressorti sous le titre Season of the Witch. Le nouveau nom met davantage l'accent sur la sorcellerie, mais il ne faut pas s'y tromper : on n'est pas dans un récit fantastique classique. La « magie » ne remplace pas le drame conjugal, elle s'y greffe.
C'est, en réalité, le malentendu principal qui colle au film. Il n'est ni un programme d'horreur à rebondissements, ni un drame érotique. Romero se tient dans une zone plus grise : un film lent, dialogué, traversé de moments étranges, dont le malaise vient surtout du quotidien et de la crise de son personnage. Cette position hybride peut faire fuir au premier abord. Mais elle rend aussi le film difficile à réduire à une étiquette.
Joan Mitchell, ou l'envie de sortir d'un rôle imposé
Un mariage qui ne laisse pas beaucoup de place
Joan Mitchell est le cœur du récit. Elle vit un mariage abusif, et elle en a assez de sa place de femme au foyer. Sa vie semble réglée par des attentes qui ne sont pas les siennes. Le film ne traite pas cette situation comme un simple désaccord passager : l'enfermement est le point de départ de tout ce qui suit.
Romero ne cherche pas une grande rupture spectaculaire. Joan ne se réveille pas un matin avec un plan clair pour « changer sa vie ». Elle tente d'abord la thérapie, puis se tourne vers la sorcellerie. Ce chemin compte : on voit une recherche, pas une émancipation instantanée. Et dans cette histoire, la magie devient une façon d'imaginer qu'un autre pouvoir - autre que celui qu'on lui impose - peut exister.
La sorcellerie n'est donc pas qu'un accessoire de genre pour fabriquer du suspense. Elle sert aussi de langage à un désir de changement que Joan arrive mal à dire autrement. Quand on ne contrôle ni les règles du foyer ni celles qui définissent son rôle, l'idée d'un pouvoir caché peut prendre une force particulière. Le film ne transforme pas pour autant la magie en solution rationnelle : il laisse une zone d'incertitude entre la pratique réelle, le fantasme et l'échappatoire psychologique.
Une lecture féministe, avec les limites de son époque
Le regard porté sur Joan frappe par son audace pour l'époque. Le film prend au sérieux l'insatisfaction de son personnage et son besoin de ne plus être réduite à son statut d'épouse. Il ne traite pas l'envie d'autonomie comme un caprice sans importance. C'est là que Season of the Witch gagne une dimension féministe : le récit s'attarde sur le coût d'une vie passée à répondre aux besoins et aux attentes des autres.
Mais ce serait trop simple d'en faire une œuvre sans aspérités, parfaitement « moderne ». Le film date de 1973. Sa façon d'aborder les rapports de pouvoir porte forcément les limites de son temps. La critique passe surtout par Joan et par son expérience personnelle : ce n'est pas un manifeste construit comme une théorie générale de la société. C'est un drame de personnage, d'abord.
Et justement, ça aide à voir ce que le film réussit. Il ne formule pas toujours ses idées avec la netteté qu'on attendrait aujourd'hui, mais il place une femme au centre, avec une insatisfaction qui fait avancer l'histoire. Dans un film de genre, ce déplacement compte : le conflit n'est pas une menace extérieure qu'il faudrait neutraliser. C'est une existence qui devient intenable - et la difficulté, pour elle, de s'en sortir.
Une œuvre imparfaite, mais une atmosphère qui tient
Les contraintes visibles de la production
Season of the Witch a été tourné avec un budget d'environ 100 000 dollars, soit environ 800 000 dollars en valeur actuelle. On le sent. La production reste modeste, la direction d'acteurs n'est pas constante, et certaines scènes donnent l'impression que tout le monde ne joue pas exactement avec le même niveau de retenue. Jan White, qui incarne Joan, porte le film avec une vraie présence. Autour d'elle, le jeu peut paraître hésitant, ou au contraire trop appuyé.
Ce n'est pas juste un effet de nostalgie : ces faiblesses touchent directement le rythme et la crédibilité de certains échanges. Les longues scènes dialoguées exigent du spectateur qu'il accepte des variations de ton parfois brusques. Quand les performances décrochent, la tension retombe. Quand ça fonctionne, l'immobilité apparente devient au contraire une source de malaise.
Dans les productions modestes, ce compromis revient souvent : le manque de moyens réduit les possibilités de mise en scène. Mais il n'empêche pas qu'une idée persiste. Ici, Romero n'a pas, tout du long, le choix du spectacle. Il s'appuie sur la durée, sur les conversations, sur une atmosphère qui se dérègle lentement. Le film n'est pas parfaitement maîtrisé, mais il a une identité plus nette que celle d'un simple oubli d'exploitation.
Une lenteur qui sert parfois le malaise
Dire que le film est « lent » ne suffit pas à tout expliquer. La lenteur peut être un défaut si elle ne produit rien. Elle peut aussi donner le temps de ressentir l'enfermement. Dans Season of the Witch, les moments de dialogue et de quotidien installent une pesanteur qui tranche avec les passages plus hallucinatoires. L'horreur ne déboule pas comme une mécanique régulière. Elle s'infiltre dans quelque chose de familier.
Cette façon de faire rend le film parfois déroutant : il emprunte à plusieurs registres. Il parle de sorcellerie sans devenir un récit occulte « pur ». Il observe un mariage en crise sans basculer entièrement dans le mélodrame. Il conserve un ton d'horreur, tout en réservant l'action. Si on vient avec l'attente d'un Romero « zombies » ou de scènes fortes faciles à consommer, on peut être déçu.
Mais cette retenue produit aussi les meilleurs moments du film. L'atmosphère devient trouble, presque hallucinatoire, et on finit par ne plus être sûr de savoir où s'arrête la routine de Joan et où commence son imaginaire. La conclusion peut sembler prévisible. Pourtant, elle a sa logique : elle donne une forme à la tension accumulée, sans la dissiper par un effet spectaculaire qui ferait dérailler l'histoire du personnage.
Pourquoi revoir Season of the Witch aujourd'hui
Comprendre Romero au-delà de ses films de zombies
Revoir Season of the Witch, c'est d'abord réajuster l'image de Romero. Son poids dans l'histoire de l'horreur tient à sa capacité à utiliser le genre pour parler de la société, oui. Mais cette logique ne s'arrête pas aux morts-vivants. Ici, tout devient plus intime : les rapports de pouvoir dans le couple, la place assignée à une femme, et les stratégies - parfois maladroites - qu'elle invente pour échapper à une vie qui l'étouffe.
Le film rappelle aussi qu'une carrière ne se résume jamais aux titres les plus célèbres. Entre un film devenu emblématique et un autre presque oublié, il existe souvent des œuvres plus fragiles, parfois moins abouties. Elles servent au moins à comprendre les obsessions et les expérimentations d'un réalisateur. Season of the Witch n'a pas l'efficacité de La Nuit des morts-vivants. Il ne cherche pas non plus à rivaliser. Son intérêt est ailleurs.
Le regarder demande de bonnes attentes. Si vous cherchez une histoire d'horreur rapide, portée par une menace surnaturelle constante, ce n'est probablement pas le bon choix. En revanche, si vous êtes attiré par le malaise psychologique plutôt que par l'action, ou si vous voulez voir comment le cinéma des années 1970 représente l'autonomie féminine, le film mérite qu'on insiste un peu.
Le contexte de diffusion change la réception
Enfin, l'histoire de Hungry Wives montre qu'un film ne s'accueille jamais « dans le vide ». Le titre, la publicité, la longueur de la copie projetée, l'image que les gens s'en font avant d'entrer en salle : tout oriente la lecture. Ici, le marketing promettait une expérience plus érotique et plus directe que ce que le film propose réellement. Et la version raccourcie a, de son côté, réduit le temps nécessaire pour installer les tensions du personnage.
Ce n'est pas une excuse qui efface les défauts : le jeu reste inégal, la production demeure limitée, et certaines scènes ne convainquent pas totalement. Mais ça évite de transformer l'échec initial en verdict définitif. Un film peut rater ce qu'on lui demandait de faire, tout en gardant quelque chose d'intéressant à l'intérieur.
C'est particulièrement vrai pour les œuvres de genre difficiles à classer. Le public, les distributeurs et les critiques aiment les catégories : elles simplifient les choix. Pourtant, un film qui tient à la fois du drame conjugal, de l'étrange occultime et de l'horreur atmosphérique peut perdre du monde si on le vend comme une seule promesse. Season of the Witch est plus intéressant quand on accepte cette ambiguïté au lieu de la corriger à sa place.
Pour replacer le film dans le parcours du réalisateur, vous pouvez aussi consulter l'article consacré à Season of the Witch publié par The Verge. Le contraste avec les films de zombies permet de mesurer à quel point Romero pouvait changer de registre sans renoncer à parler des tensions sociales.
Conclusion : un film à découvrir avec les bonnes attentes
Season of the Witch n'est ni un « chef-d'œuvre » parfait qu'on aurait oublié par accident, ni une simple curiosité à cocher. C'est un film modeste, parfois inégal, où la lenteur et le jeu fluctuant peuvent vite mettre à distance - surtout si on arrive avec les mauvaises attentes. Mais son parcours, de Hungry Wives à sa redécouverte sous un titre plus accrocheur, dit aussi quelque chose des dégâts que font un mauvais montage et une mauvaise présentation.
Le cœur du film reste Joan Mitchell, et la façon dont Romero relie la sorcellerie à une envie d'échapper au rôle qu'on lui impose. Si vous connaissez Romero uniquement pour ses zombies, prenez ce film comme un détour : moins spectaculaire, plus intime, mais révélateur d'un autre versant de son cinéma. Et si vous l'avez déjà vu, la question la plus utile n'est pas « est-ce que c'est parfaitement réussi ? », mais plutôt : « qu'est-ce que cette forme imparfaite arrive quand même à faire ressentir ? »