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Startups : donner aux salariés un accès anticipé à la liquidité
Recevoir des actions dans le cadre de sa rémunération peut donner envie. Mais tant qu'une entreprise reste privée, ces titres ne se vendent pas comme des actions cotées. Pour un salarié, une partie de la rémunération peut donc rester immobilisée pendant des années, sans solution simple pour la convertir en argent disponible.
C'est l'un des effets de la durée de vie plus longue des startups. Certaines repoussent une introduction en Bourse ou une acquisition, tandis que leurs équipes continuent de prendre une part du risque via des actions. Pour répondre à cette situation, de plus en plus de sociétés organisent des offres de liquidité, souvent appelées tender offers : des opérations encadrées qui permettent à des salariés (et parfois à des investisseurs historiques) de vendre une partie de leurs titres à un prix fixé.
Un partenariat récent entre Carta, plateforme de gestion de l'actionnariat, et NewView Capital, spécialiste des opérations secondaires, vise à rendre ces transactions plus accessibles aux startups. L'enjeu ne se limite pourtant pas à « simplifier » l'administratif : il faut aussi savoir comment partager la valeur créée sans fragiliser l'entreprise ni créer des attentes irréalistes. Voici ce que ces offres changent, comment elles fonctionnent et ce qu'il faut vérifier avant de les mettre en place.
Pourquoi les salariés des startups cherchent de la liquidité
Des actions qui ne sont pas de l'argent disponible
Dans une startup, les actions et les instruments qui donnent accès au capital peuvent compléter le salaire. L'idée est simple : si l'entreprise progresse, ces titres prennent de la valeur. Mais cette valeur potentielle n'est pas la même chose qu'un montant immédiatement disponible.
Une société non cotée ne dispose pas d'un marché ouvert où chacun pourrait vendre ses titres à tout moment. Les cessions sont en général encadrées : règles internes, restrictions dans les documents de l'entreprise, et surtout existence d'un acheteur. Même avec une valorisation élevée annoncée, un salarié ne peut pas forcément revendre au prix affiché.
La nuance compte. Une valorisation sert à estimer la valeur de l'entreprise dans un contexte précis. Elle ne garantit ni un prix de revente futur, ni la capacité à trouver un acheteur, ni même une opération de liquidité à court ou moyen terme. Une partie de la rémunération en actions comporte donc, par nature, du risque et de l'illiquidité - là où le salaire, lui, est déjà de l'argent.
Des entreprises privées plus longtemps
Le sujet devient plus visible quand une startup reste privée pendant longtemps. Selon Ravi Viswanathan, fondateur et associé gérant de NewView Capital, une entreprise peut rester privée douze à quinze ans, et cette durée ne devrait pas changer rapidement.
Cela change l'équilibre de la rémunération. Avant, le statut de « licorne » pouvait suffire à attirer des candidats, avec l'espoir d'une introduction en Bourse ou d'une acquisition plus tard. Mais comme le nombre de sociétés privées valorisées à plus d'un milliard de dollars a augmenté, le statut seul ne promet plus forcément une perspective concrète de liquidité pour les équipes.
Le sujet concerne aussi les entreprises européennes et françaises, même si les règles ne sont pas identiques à celles du marché américain. Les startups de la French Tech peuvent utiliser des dispositifs de rémunération en capital, mais chaque mécanisme dépend de la forme de la société, du pays, des documents juridiques et de la situation des bénéficiaires. Il ne faut donc pas transposer automatiquement une opération américaine telle quelle en France.
La liquidité comme sujet de fidélisation
Une offre secondaire peut permettre à certains salariés de vendre une partie de leurs titres avant une vente complète de l'entreprise ou une introduction en Bourse. Dans certains cas, cela réduit la pression liée à une rémunération entièrement immobilisée et rend plus tangible le partage de la valeur.
Mais l'effet sur la fidélisation n'est pas automatique. Une opération isolée ne remplace pas un salaire compétitif, de bonnes conditions de travail, ni une stratégie claire. Elle peut tout de même compléter le package, surtout si une part importante du patrimoine du salarié est déjà liée à son employeur.
La bonne question n'est donc pas seulement : « les salariés ont-ils des actions ? », mais aussi : « comprennent-ils ce qu'elles valent, les conditions de vente et les risques associés ? » Une politique d'actionnariat fondée sur une valeur théorique, sans scénario concret de liquidité, peut nourrir des attentes difficiles à gérer.
Comment fonctionne une offre de liquidité
Une transaction secondaire, pas une introduction en Bourse
Une offre de liquidité, ou tender offer, donne à des détenteurs de titres la possibilité de vendre une partie de leurs actions à un acheteur, selon des conditions définies. Les vendeurs peuvent être des salariés et, dans certains cas, des investisseurs historiques. L'acheteur est généralement approuvé ou admis dans le cadre de l'offre, et le prix est fixé pour la transaction.
C'est une opération sur des titres existants. Elle se distingue d'une levée de fonds primaire, où l'argent investi finance l'entreprise en échange de nouvelles actions. Dans une transaction secondaire, le produit de la vente revient aux détenteurs qui cèdent leurs titres, et non à la société.
Cette distinction compte pour les entreprises. Une offre secondaire peut apporter de la liquidité à certains actionnaires sans constituer un nouveau financement pour l'activité. Elle ne remplace donc pas une levée destinée à financer le développement, le recrutement ou les investissements. Elle répond plutôt à une autre question : comment organiser, dans un cadre contrôlé, certaines ventes de titres.
Le rôle de la plateforme et du spécialiste secondaire
Dans le partenariat annoncé, Carta fournit la plateforme de gestion de l'actionnariat, et NewView Capital apporte son expertise pour structurer des opérations secondaires. L'objectif est de faciliter la préparation et la gestion des offres, pour que davantage de dirigeants puissent envisager ce type de transaction.
En pratique, organiser une offre ne consiste pas uniquement à trouver un acheteur. Il faut définir les règles de participation, cadrer les conditions de vente, gérer les informations sur les titres et coordonner les parties concernées. Une plateforme peut centraliser des données et des étapes administratives. Un acteur spécialisé peut aider à structurer la transaction et à clarifier les paramètres utiles.
L'outillage peut réduire les frictions, mais il ne supprime pas les choix de fond. La direction doit toujours vérifier la compatibilité de l'opération avec la situation financière, la gouvernance et les objectifs à long terme. La technologie accélère l'exécution ; elle ne remplace pas la décision de savoir qui peut vendre, combien de titres sont concernés et selon quelles conditions.
Des opérations en hausse, mais encore peu nombreuses
D'après une étude récente de NewView Capital et Carta, le nombre d'offres de liquidité a été multiplié par trois en trois ans parmi les startups en série C ou à un stade plus avancé. La progression est réelle, mais elle ne signifie pas que la pratique soit devenue standard.
Les deux sociétés indiquent 44 offres réalisées au premier semestre 2026. Rapporté au nombre total de startups financées, le chiffre reste limité. Autrement dit, le sujet gagne en visibilité, mais la plupart des entreprises n'organisent pas encore ce type d'opération.
Les transactions ne concernent plus seulement les sociétés les plus connues. NewView cite par exemple Hightouch, startup spécialisée dans la personnalisation marketing, pour laquelle le fonds a contribué à organiser une offre à une valorisation de 1,3 milliard de dollars alors que l'entreprise avait sept ans. Parmi d'autres exemples, Decagon, Wayve et ElevenLabs sont mentionnées, cette dernière en ayant organisé deux en moins d'un an.
Ces cas montrent que la liquidité secondaire peut intervenir à différents moments. Mais il n'y a pas de calendrier universel : le bon timing dépend de la maturité de la société, de ses besoins de financement et de l'intérêt d'acheteurs potentiels.
Pourquoi les entreprises s'y intéressent
Partager la valeur avant une sortie complète
Pour un salarié, vendre une partie des titres transforme une valeur potentielle en liquidité. Pour l'entreprise, l'intérêt est de reconnaître la contribution des équipes sans attendre une sortie, incertaine ou lointaine.
Le point clé est « une partie ». Une offre peut être conçue pour permettre une vente limitée, plutôt qu'une sortie totale pour les bénéficiaires. Cela laisse aux salariés une exposition à la croissance future, tout en leur donnant accès à une fraction de la valeur déjà créée. Le niveau de vente, les profils concernés et les conditions doivent toutefois être définis avec précision.
Ce type de dispositif peut aussi rendre la rémunération en actions plus compréhensible. Si les salariés savent qu'une fenêtre de liquidité peut exister dans certaines conditions, ils distinguent mieux le potentiel à long terme des montants réellement mobilisables à court terme. Mais il faut présenter cette possibilité comme conditionnelle, pas comme une promesse de rachat régulier.
Un outil de rétention, pas une solution universelle
NewView défend l'idée que les offres peuvent aider à la fidélisation et au moral des équipes. L'argument se tient : dans un marché où beaucoup d'entreprises privées affichent des valorisations élevées, donner une perspective de liquidité peut aider à attirer et retenir.
Pour autant, un mécanisme de liquidité ne règle pas tout. Si l'entreprise a une stratégie instable, une politique de rémunération opaque ou une charge de travail trop lourde, l'offre ne corrigera pas ces problèmes. Et elle peut même créer des frustrations si certains salariés sont éligibles et d'autres non, ou si les conditions sont mal expliquées.
D'où l'idée de traiter l'offre comme un élément d'une politique plus large de rémunération et de gouvernance. Avant de lancer quoi que ce soit, la direction devrait clarifier :
- le besoin à couvrir : rétention, diversification patrimoniale ou reconnaissance de la valeur créée ;
- les salariés et investisseurs pouvant participer ;
- la part maximale de titres pouvant être vendue ;
- les conséquences sur la table de capitalisation et les investisseurs existants ;
- la manière dont le prix et les risques seront expliqués aux bénéficiaires.
Une préparation de ce type limite les malentendus. Elle permet aussi de vérifier que l'opération sert un objectif concret, plutôt qu'une simple volonté de « faire comme les autres ».
Un arbitrage entre fidélité et liquidité
Quand un salarié vend, il reçoit de l'argent, mais il réduit le nombre de titres qu'il conserve. Si l'entreprise prend ensuite fortement de la valeur, il ne bénéficiera pas de la hausse sur les titres cédés. À l'inverse, si la croissance ne se matérialise pas comme prévu, une liquidité partielle a pu permettre au salarié de sécuriser une partie de sa rémunération.
Il n'existe donc pas de choix « optimal » qui s'applique à tout le monde. Certains préféreront une vente partielle pour réduire leur exposition à une entreprise déjà très présente dans leur vie professionnelle. D'autres voudront conserver leurs titres. Une politique claire évite de présenter la vente comme bonne ou mauvaise : elle propose une option, avec un arbitrage individuel.
Du côté des fondateurs, la question reste aussi financière et stratégique. Une opération bien calibrée peut soutenir l'engagement. Trop généreuse, ou mal programmée, elle peut au contraire abîmer la confiance et détourner l'attention des priorités de financement et d'exécution.
Les limites et les points de vigilance
Une offre ne garantit ni acheteur ni prix futur
Le risque le plus fréquent, c'est de faire croire qu'une valorisation élevée équivaut automatiquement à une liquidité. En réalité, tout dépend de l'existence d'un acheteur, des conditions retenues et des règles applicables aux titres concernés. L'offre ne garantit ni qu'une revente sera possible plus tard, ni que le prix sera meilleur lors d'une opération ultérieure.
Le prix d'une offre correspond au contexte de cette transaction. Il ne faut pas le présenter comme un niveau de marché durable. La situation de la société peut évoluer, les conditions de financement peuvent changer, et les titres non cotés restent en général plus difficiles à revendre que des actions négociées sur un marché organisé.
Les salariés doivent aussi comprendre que vendre peut avoir des conséquences financières et fiscales. Elles varient selon le pays, le type d'instrument, la date d'attribution et la situation personnelle. En France, mieux vaut demander un avis adapté au dispositif exact, plutôt que de déduire le traitement fiscal à partir d'un exemple américain.
Les contraintes juridiques et opérationnelles
Les règles de transfert, les accords entre actionnaires et les obligations d'information peuvent limiter ou encadrer les ventes de titres non cotés. Dans un contexte français ou européen, la structure juridique de la société et les instruments utilisés doivent être examinés par des professionnels compétents. Une plateforme peut documenter une partie du processus, mais elle ne remplace pas une analyse juridique et fiscale.
Il faut aussi tenir compte de la confidentialité et de la gouvernance. Une offre implique de partager des informations sur la société et de gérer les attentes de plusieurs groupes : salariés, fondateurs, investisseurs et acheteurs. Si les critères d'accès sont flous, l'opération peut être perçue comme arbitraire.
Enfin, organiser une offre demande du temps. Les équipes dirigeantes et financières doivent comparer le bénéfice attendu avec le coût de préparation et de coordination. Pour une petite startup qui manque de ressources ou doit traiter un besoin de financement urgent, l'opération secondaire peut arriver trop tôt.
Une adoption qui dépend du contexte
Le partenariat entre Carta et NewView vise à simplifier la préparation et la gestion des offres. C'est utile si la complexité opérationnelle freine les dirigeants. Mais la simplification ne suffit pas à créer, partout, un marché secondaire suffisamment profond.
Pour qu'une offre fonctionne, il faut un acheteur intéressé, une structure de titres compréhensible et une raison solide de permettre ces ventes. Les startups très jeunes, celles avec une valorisation incertaine, ou celles en difficulté financière ne sont pas automatiquement les meilleurs candidats. Le fait que certaines entreprises aient réalisé plusieurs offres ne veut pas dire que tout le monde devrait faire pareil, au même rythme.
La décision peut se faire en quatre étapes :
- Clarifier le besoin. L'entreprise répond-elle à un enjeu réel de rétention ou de liquidité, ou cherche-t-elle surtout à suivre une tendance ?
- Évaluer la capacité à exécuter. Les données sur l'actionnariat, les règles de transfert et les documents nécessaires sont-ils bien organisés ?
- Définir les limites. Qui peut participer, quelle proportion peut être vendue, et comment l'offre s'articule-t-elle avec les priorités de financement ?
- Communiquer sans promesse excessive. Chaque bénéficiaire comprend-il que la valeur et les possibilités de vente futures restent incertaines ?
Si ces points sont solides, l'offre peut devenir un outil utile. Sinon, il vaut souvent mieux décaler et clarifier d'abord la politique d'actionnariat.
Conclusion
Les offres de liquidité répondent à un problème bien concret : les startups restent privées plus longtemps, alors que les salariés peuvent avoir une part importante de leur rémunération sous forme de titres difficiles à revendre. Les données citées par Carta et NewView montrent une hausse des opérations dans les sociétés en série C et au-delà , mais le volume reste limité.
Pour les dirigeants, la question n'est pas de savoir si l'offre devient « tendance ». Il faut plutôt vérifier si elle répond à un besoin réel, si l'entreprise peut la faire correctement, et si les salariés comprennent bien les limites. Bien cadrée, une opération peut compléter la rémunération et donner une forme de liquidité à une partie de la valeur créée. Elle ne transforme toutefois pas des actions privées en argent garanti.
Si vous préparez une politique d'actionnariat ou une opération secondaire, commencez par clarifier les objectifs, les bénéficiaires et les contraintes juridiques. Ensuite, faites valider le dispositif par des conseils adaptés à votre pays et à vos instruments. Pour le contexte de l'annonce, consultez l'article original de TechCrunch.