🚀 Financement startups Europe : +scale avec F. européen
Découvrez comment le Fonds européen d’investissement soutient le financement des startups en Europe : priorités, European Tech Champions Initiative, capital-risque et souveraineté.

Les startups européennes pourront-elles grandir sans partir ?
L'Europe sait lancer des startups. Mais quand il faut passer à l'étape d'après - recruter, industrialiser et se déployer sur plusieurs marchés - le nerf de la guerre devient vite le même : l'argent. Et à un moment, certaines équipes finissent par aller chercher plus gros ailleurs, ce qui peut entraîner un déplacement de leurs activités.
C'est ce que Jean-Christophe Laloux, futur directeur général du Fonds européen d'investissement (FEI), a mis en avant lors de Wave by Vento, à Turin, le 9 octobre 2026. Pour lui, "innover en Europe" ne suffit pas : il faut aussi pouvoir y changer d'échelle. Dans ce cadre, la souveraineté ne veut pas dire fermer les marchés ou s'accrocher à des acteurs locaux par réflexe. Elle suppose surtout de développer des solutions européennes dans des secteurs stratégiques.
Le diagnostic a du sens, mais tout dépend de détails très concrets : la taille des fonds, la capacité à investir des centaines de millions d'euros, la mobilisation des investisseurs privés, et la qualité des entreprises financées. Voici donc ce que l'approche présentée par Laloux tente de résoudre, ce qu'elle pourrait effectivement changer - et ce qu'il faudra surveiller de près.
Le vrai point de blocage est le financement de la croissance
Le débat européen sur les startups tourne souvent autour de la création : incubateurs, programmes d'accompagnement, et tout ce qui aide à passer de l'idée au produit. Utile, oui. Mais ça ne répond pas à la question la plus dure : comment financer une entreprise qui a déjà prouvé que son offre marche, et qui doit maintenant grandir vite et à grande échelle ?
Pour Laloux, le goulot d'étranglement apparaît surtout entre les tours de type série B et série C. C'est là qu'il faut financer une expansion commerciale, muscler les équipes, investir dans la production, ou encore répondre aux exigences de marchés internationaux. Les montants augmentent, et le risque reste réel : une entreprise "prometteuse" n'est pas forcément encore rentable, ni dominante.
Pourquoi les tours tardifs sont différents
Quand une startup démarre, un fonds peut investir des montants plus modestes et répartir son risque sur plusieurs entreprises. À la croissance, les besoins deviennent plus lourds. Les tours doivent souvent être structurés avec des investisseurs capables de suivre plusieurs opérations importantes, et de "mettre plus" quand c'est nécessaire. Si le capital disponible localement ne suit pas, la startup doit soit trouver ailleurs, soit ralentir.
Et non : la participation d'investisseurs étrangers n'est pas un problème en soi. Les capitaux circulent, et ils peuvent apporter des réseaux, des compétences, des débouchés. Le vrai sujet, c'est quand l'Europe n'a pas, sur le long terme, suffisamment d'investisseurs capables de soutenir la croissance de ses propres entreprises. À ce moment-là , une décision d'investissement peut avoir des effets sur la localisation des sièges, les emplois, la propriété intellectuelle ou les centres de décision - sans que ce soit "automatique" dans chaque dossier, mais assez fréquent pour compter.
La souveraineté n'est pas l'autarcie
Laloux rappelle un point que le débat public brouille souvent : la souveraineté technologique ne veut pas dire protectionnisme. Elle consiste à garder une capacité d'action dans des domaines où une dépendance trop forte peut devenir un risque économique ou stratégique. Il cite notamment les matières premières critiques et la résilience face aux cybermenaces.
Le raisonnement est simple : exclure systématiquement les investisseurs étrangers ou favoriser une entreprise "parce qu'elle est européenne" peut réduire la concurrence et freiner l'innovation. À l'inverse, laisser les entreprises locales sans accès aux capitaux de croissance, c'est considérer que leur réussite dépend uniquement du marché - alors que les marchés financiers sont eux-mêmes organisés par des règles, des institutions et de gros investisseurs.
La question opérationnelle devient alors moins "faut-il choisir l'Europe ?" que "les entreprises européennes peuvent-elles trouver ici des financements adaptés, sans couper les partenariats internationaux ?". C'est l'enjeu que l'European Tech Champions Initiative cherche à traiter.
L'initiative européenne veut augmenter la taille des fonds
L'European Tech Champions Initiative (ETCI) est un fonds de fonds d'environ 4 milliards d'euros, soutenu par six États membres, avec l'appui du groupe Banque européenne d'investissement. Le dispositif ne finance pas directement chaque startup : il finance des fonds de capital-risque, qui investissent ensuite dans des entreprises.
Le mécanisme crée un relais entre l'argent public et les investissements privés. Il permet de soutenir des gestionnaires de fonds : ceux-ci sélectionnent les entreprises et suivent leur trajectoire. En revanche, il ne garantit ni la qualité de chaque investissement, ni le succès des sociétés financées. Il augmente les moyens - mais pas la nature risquée du capital-risque.
Des fonds capables d'écrire des chèques plus importants
Le premier objectif est de faire émerger des fonds autour de 1 milliard d'euros. Avec une telle taille, un fonds peut engager davantage de capital par entreprise et participer à des tours plus importants. Il peut aussi garder des réserves pour les tours ultérieurs, plutôt que d'être obligé de sortir quand les besoins évoluent.
Selon Laloux, l'initiative a déjà soutenu 12 fonds. Ces véhicules détiennent des participations dans 15 entreprises européennes valorisées comme des licornes. Il indique aussi qu'on compte aujourd'hui environ trois fois plus de fonds européens autour de 1 milliard d'euros qu'il y a cinq ans.
Ces chiffres donnent une idée de la capacité du dispositif à attirer ou structurer des fonds de grande taille. Mais ils ne disent pas, à eux seuls, combien d'entreprises réussiront à grandir durablement, créer des emplois et rester en Europe. Pour juger l'impact, il faudra regarder les financements réellement déployés, les trajectoires des sociétés accompagnées, et dans quelle mesure les investisseurs privés prennent le relais.
Une version suivante, plus adaptée aux écosystèmes "moyens"
En novembre 2026, Laloux prévoit une deuxième version de l'initiative. Elle devrait aussi soutenir des fonds de 300 à 500 millions d'euros. L'idée est d'éviter de réserver les moyens aux seuls écosystèmes capables de réunir (ou d'absorber) des fonds d'un milliard.
C'est logique : tous les pays européens n'ont pas le même nombre de startups, la même profondeur de marché, ni la même capacité à alimenter des dossiers capables d'atteindre de très grosses tailles. Imposer une taille unique risquerait de concentrer l'argent dans quelques hubs et de laisser de côté des entreprises pourtant pertinentes.
La deuxième version doit aussi intégrer une plateforme permettant aux investisseurs institutionnels et privés de co-investir aux côtés des fonds soutenus. Le but : mobiliser plus largement l'épargne disponible. Le défi sera de rendre la participation suffisamment simple et lisible, sans diluer la responsabilité des gestionnaires, qui sélectionnent les entreprises. Un mécanisme de co-investissement n'a de valeur que si les rôles, les risques et les modalités de décision sont clairs.
L'Italie illustre l'effet de levier recherché
L'Italie a contribué à hauteur de 150 millions d'euros. D'après Laloux, les fonds soutenus ont investi près de 600 millions d'euros dans sept entreprises italiennes. Trois de ces investissements auraient été réalisés avec des partenaires internationaux.
Ce montant ne signifie pas que chaque euro vient directement du fonds public italien. Il décrit les investissements effectués par les fonds concernés, dans un montage où les capitaux publics servent notamment à renforcer des intermédiaires capables de mobiliser d'autres ressources. C'est exactement l'effet de levier recherché : transformer une contribution publique en capacité d'investissement plus large.
Pourquoi les partenaires internationaux comptent
Le fait de voir des partenaires étrangers intervenir sur trois opérations est présenté comme un signal positif pour l'écosystème italien. La lecture est plausible : lorsqu'un investisseur international entre au capital, il peut apporter autre chose que de l'argent - des connaissances de marchés étrangers, des contacts commerciaux, et parfois une crédibilité supplémentaire.
Mais l'origine des investisseurs n'est pas, à elle seule, un indicateur de qualité. On doit aussi regarder les conditions de financement, la capacité des entreprises à poursuivre leur croissance, et les retombées locales. Un tour international peut être une force si ces partenaires complètent les capacités européennes. Ça devient plus délicat si, à mesure que les tours suivants arrivent, les acteurs locaux ne peuvent plus jouer un rôle significatif.
Cette nuance vaut aussi pour la France. Les startups de la French Tech ont besoin d'accéder aux capitaux internationaux, mais elles ont aussi intérêt à s'appuyer sur des fonds européens capables de les accompagner au-delà des premiers tours. Il ne s'agit pas d'opposer investisseurs français, européens et étrangers. Le vrai sujet est d'avoir un marché suffisamment profond pour que les entreprises puissent choisir leurs partenaires plutôt que de subir une pénurie de financement.
Un marché des capitaux encore fragmenté
Toujours à la même conférence, Vittorio Colao a plaidé pour un marché européen des capitaux unifié. Le lien avec les startups est direct : quand les marchés restent fragmentés, les investisseurs composent avec des cadres nationaux et des conditions d'accès variables. Résultat : il devient plus difficile de constituer des fonds très importants et de faire circuler le capital à l'échelle du continent.
Un fonds de fonds peut aider à traiter une partie du problème. Il ne remplace pas les réformes nécessaires pour rendre les marchés européens plus intégrés, ni les conditions locales qui permettent aux entreprises de recruter, vendre et se développer. Les instruments de financement sont donc une pièce - pas une politique industrielle complète.
Dette, IA et secteurs stratégiques : où va le capital
Le capital-risque n'est pas le seul levier mobilisé par le groupe BEI. Laloux mentionne aussi la dette de capital-risque, ou venture debt. Elle vise des entreprises qui ont déjà des investisseurs et des perspectives de croissance, mais qui veulent compléter leurs financements sans faire immédiatement une nouvelle levée de fonds en capital.
Selon lui, le groupe propose des prêts dont le remboursement ne commence pas avant au moins cinq ans. Plutôt que de compter uniquement sur un taux d'intérêt élevé, le prêteur peut aussi recevoir des bons de souscription d'actions (ou un mécanisme similaire), dont la valeur dépend du succès de l'entreprise. Les modalités varient selon les opérations : il faut regarder le coût total, les garanties, et la dilution potentielle avant de comparer cette dette à une levée "classique".
Le groupe intervient aussi sur la structuration de la partie en fonds propres du financement du Conseil européen de l'innovation (EIC) pour les startups en phase précoce. Ces outils ne répondent pas aux mêmes profils. Une subvention, un investissement en capital, et un prêt ne financent pas les mêmes risques - et n'imposent pas les mêmes obligations.
Les secteurs identifiés par le FEI
Laloux cite plusieurs domaines attirant davantage de capitaux : climat, sécurité et défense, espace et biotechnologies. Il estime que la valeur des entreprises européennes de technologies profondes aurait progressé d'environ 1 000 milliards d'euros à 4 000 milliards en cinq ans, et que ce segment aurait avancé plus vite que le reste de l'économie.
Ce chiffre doit être pris pour ce qu'il est : une estimation formulée par Laloux lors de l'événement, pas une mesure détaillée avec méthode de calcul fournie dans un document public accessible ici. Une valorisation agrégée ne correspond pas à de la trésorerie disponible, et elle ne garantit pas que chaque entreprise pourra lever à cette valorisation. Cela dit, elle donne une idée de l'attention croissante pour ces technologies.
Les fonds soutenus par le groupe BEI ont, d'après Laloux, participé au financement d'Isar Aerospace, dont la fusée Spectrum a été lancée depuis la Norvège. Dans l'espace, comme en biotechnologies ou dans les technologies climatiques, les cycles sont longs et les besoins financiers importants. Si le marché de capitaux s'arrête trop tôt, des projets prometteurs peuvent rester bloqués entre prototype et mise sur le marché.
IA, sécurité et transition écologique
Pour le FEI, quatre priorités ressortent : intelligence artificielle, santé et biotechnologies, sécurité et défense, et technologies propres. Laloux considère que l'Europe ne peut pas se permettre d'être exclue de l'IA, notamment parce que cette technologie peut améliorer la productivité.
Sur la réglementation, sa position évite deux extrêmes : ne rien encadrer, ou au contraire freiner l'expérimentation. En pratique, les entreprises doivent pouvoir comprendre les règles, tester leurs produits et investir - tout en prenant au sérieux les risques pour les personnes et les organisations. Pour les startups européennes, la prévisibilité réglementaire compte autant que la disponibilité des financements.
Laloux indique aussi que la Banque européenne d'investissement a réservé 3 milliards d'euros aux gigafactories européennes d'IA. Cette enveloppe s'inscrit dans une logique d'infrastructures et de capacité de calcul. Mais, à elle seule, elle ne règle pas tout : données, talents, débouchés commerciaux, et coûts énergétiques. Financer les infrastructures, oui - mais encore faut-il que des entreprises sachent les utiliser et qu'il existe un marché pour leurs solutions.
Ce que cette stratégie peut résoudre - et ce qu'elle ne résout pas
Ce que Laloux décrit vise un problème précis : le manque de capitaux capables d'accompagner les startups européennes au stade de la croissance. L'approche combine fonds de fonds, co-investissement, dette de capital-risque et soutien à des instruments destinés aux phases précoces. Cette diversité a du sens : une startup de biotechnologie, une entreprise de cybersécurité et une société de logiciels n'ont ni les mêmes besoins ni le même calendrier.
Mais agrandir la taille des fonds ne suffit pas à "garantir" une meilleure qualité d'investissement. Les équipes de gestion doivent avoir une vraie connaissance sectorielle, l'accès à des dossiers solides, et la capacité d'accompagner les entreprises au-delà de la transaction. Un gros fonds mal déployé peut immobiliser du capital sans renforcer durablement l'écosystème.
Les indicateurs Ă suivre
Pour évaluer l'initiative, les montants engagés et le nombre de licornes sont des indicateurs visibles, mais pas suffisants. Il faudra aussi suivre :
- la part des capitaux réellement investie dans des entreprises, par rapport aux engagements annoncés ;
- la capacité des fonds à participer aux tours suivants ;
- la mobilisation de capitaux privés et institutionnels en complément des fonds publics ;
- la diversité géographique et sectorielle des entreprises financées ;
- la croissance commerciale, les emplois et les activités développées en Europe ;
- le coût des financements, y compris la dilution ou les droits liés aux instruments utilisés.
Ces éléments permettent de distinguer la "taille" d'un programme de son effet réel. Et ils peuvent aider les fondateurs à voir si un dispositif correspond à leur situation, plutôt que de partir du principe qu'un label "financement européen" suffit.
Pour une startup, le financement n'est pas une stratégie produit
Du point de vue d'un dirigeant, lever plus d'argent n'est pas toujours la bonne décision. Un tour important peut accélérer l'expansion, mais il augmente aussi les attentes, donc le coût - et le risque - si l'entreprise ne tient pas le rythme. La dette peut limiter la dilution, mais elle ajoute des obligations financières et peut inclure des bons de souscription. Au final, tout dépend du modèle économique, du calendrier des revenus et du niveau de risque que l'entreprise peut absorber.
La question de fond reste donc opérationnelle : quel obstacle le financement doit-il lever ? Accélérer les ventes, construire une usine, recruter une équipe de recherche ou financer une certification ne réclament pas la même structure de capital. Une entreprise a intérêt à comparer les options en regardant le montant, l'échéancier, la dilution, les remboursements et la liberté de décision que chacune implique.
Le rôle d'un programme public n'est pas de remplacer l'analyse de l'entreprise. S'il aide des fonds européens à accompagner des sociétés viables sans dicter leurs choix commerciaux, il peut renforcer l'écosystème. S'il devient une fin en soi - mesurer le succès uniquement au nombre de milliards annoncés - il risque de financer des structures plutôt que des capacités économiques durables.
Conclusion
L'Europe ne manque pas seulement d'idées ou de startups. Elle doit aussi construire des circuits de financement capables de suivre les entreprises quand elles deviennent plus coûteuses - et plus difficiles à accompagner. L'European Tech Champions Initiative cherche à combler une partie de ce manque en soutenant des fonds plus importants, tout en ouvrant la porte à des véhicules de taille intermédiaire et à de nouveaux co-investisseurs.
Au final, la stratégie sera jugée sur ce qu'elle permet de financer concrètement, pas sur les montants annoncés. Pour les fondateurs, le bon réflexe reste de comparer les instruments selon le besoin réel, le coût et les conséquences sur le contrôle de l'entreprise. Pour les investisseurs et les décideurs publics, l'enjeu est de vérifier que le capital mobilisé devient des entreprises capables de vendre, d'innover et de grandir en Europe.
Pour approfondir les propos de Jean-Christophe Laloux, consultez l'article de The Next Web consacré à son intervention à Turin.